dimanche 29 mars 2009

Suite de "The Fairy Queen" de Purcell, "inédite" et "inouïe"



Toujours de la musique ancienne, et à l'ancienne, c'est à dire avant l'ancienne moderne, avec des instruments de l'époque et non d'époque.

La suite extraite de "The Fairy Queen" d'Henry Purcell.
C'est un "masque", un genre du XVIIIème anglais, du théâtre avec des intermèdes instrumentaux et vocaux, en français, on dirait une comédie musicale ... une adaptation du Songe d'une nuit de la Saint Jean, tiens.

Écrit un siècle plus tard, il raconte la même histoire d'amours compliquées, avec des fées, des elfes, un humain qui se retrouve avec une tête d'âne sans avoir dit ouf, et aimé de la Reine des fées, Titania, avec ça!

Et à 4 minutes, après une introduction orchestrale, le monde stupéfait entendait pour la première fois une voix sublime, celle de la jeune épouse d'un compositeur italien, Luciano Berio.

Catherine Berio. Tel est son nom sur la pochette. Très vite, elle utilisera dans sa carrière son nom de jeune fille, Cathy Berberian.
Hélas, elle ne chante que deux airs:

Ye gentle spirits of the air, appear!
Prepare, and join your tender voices here.
Catch and repeat the trembling sounds anew,
Soft as her sighs and sweet as pearly dew.
Run new divisions, and such measures keep
As when you lull the God of Love asleep.

Accourez, gentils esprits de l'air!
Soyez prêts à unir vos douces voix.
Retenez et répétez ces airs délicats,
Légers comme ses soupirs et perlés comme la rosée
Inventez des variations et tenez la mesure
Comme pour endormir le Dieu de l'Amour.

Et l'air de la Chinoise:

Hark now the Echoing Air a Triumph Sings,
And all around pleas'd Cupids clap their Wings.

Écoutez! L'écho au loin chante un Triomphe,
Et tout autour de joyeux Cupidons battent des ailes

L'orchestre, l'Orchestra dell'Angelicum di Milano.
Le chef en est Bruno Maderna, violoniste prodige, qui était déjà chef et compositeur depuis des années.
Son premier disque, cependant.
Donc, voici un disque publié en 1956, en Italie, par la marque Angelicum LPA 970), probablement peu distribué en dehors de ce beau pays. Je m'imagine qu'à part nous, il y a quelques vieilles gens, en Italie, qui enlèvent certains soirs la couverture qui recouvre le tourne disques et se le passent.
Joignons nous à eux!

La suite de "The Fairy Queen" de Purcell par Maderna et Berberian

mardi 24 mars 2009

Guerre et Amour




« A batallas de amor campo de pluma » disait le poète Gongora, « à combat amoureux, champ de bataille de plume ». Monteverdi ne l'entendait pas de cette oreille, qui fait se battre à mort les deux amoureux.
C'est une scène dramatique: un récitant qui
« parla cantando », parle en chantant, sprechgesang!, les vers de Torquato Tasso, et nos deux héros qui chantent leur dialogue, réduit à peu. Un Madrigal in forma rappresentativa, une forme de spectacle sans descendance, supplantée par l'opéra.
« Il Combattimento di Tancredi e Clorinda » fut donné « en guise de passe-temps à la veillée pour le temps du carnaval » au Palazzo Mocenigo de Venise, devant « toute la noblesse réunie », en 1624. Monteverdi y invente un style musical, le stile concitato, le « style agité » en rajoutant la colère aux passions de l'âme dignes d'être mises en scène musicale (Cioran s'est donc trompé...): « J'ai reconnu que les passions ou émotions humaines sont au nombre de trois : la Colère, la Modération et l'Humilité ou Supplication. Ces trois gradations se traduisent exactement dans la musique par le genre Animé (concitato), Doux (molle), Modéré (temperato) ... Sachant que les contrastes ont le don d'émouvoir notre âme, je me suis appliqué à retrouver cette expression perdue ... »
Sic. Tempérance, supplication, on ne les cite plus spontanément comme des passions de l'âme....
Le texte extrait du poème du Tasse, « La Jérusalem délivrée » raconte comment Tancrède, croisé assiégeant Jérusalem et amoureux platonique de Clorinde, redoutable guerrière sarrasine dont il n'a vu que le front, non à cause du voile, mais du casque, la provoque en combat singulier. Clorinde est restée enfermée dehors au décours d'une sortie des assiégés, et accepte le duel. Ils s'affrontent, et Tancrède, sans savoir ce qu'il fait, la blesse à mort. Et là, c'est le drame, en lui ôtant son casque pour la baptiser, il la reconnaît, mais c'est un peu tard.
Tiens, des amoureux enfermés dehors, et dont l'un des deux meurt d'un coup d'épée, ça préfigure Pélléas et Mélisande...
Pendant la guerre, le poète Pierre Jean Jouve a réécrit ce poème, après avoir entendu le Combat en concert: en voici des extraits, (trouvés sur Internet, je n'ai pas le recueil « Gloire » sous la main):
Vêtue de l'armure étonnée et secrète
Elle erre sur la cime amère de la montagne
Cherchant une autre porte.
Un pas profond ébranle la terre obscure des cailloux
Renvoyé par les échos sombres.
.......
Le cavalier accourt noirement sur la marche de pierre ;
Il la fait se tourner vers le bruit de ses armes
Qui est pareil à un torrent rempli de fer.
Cavalier de triste rôle dans ma nuit, que me veux-tu ?
- Je veux guerre et mort
- Guerre et mort tu auras. Je ne refuse pas de te donner la mort si tu la cherches.
Clorinde tient le glaive mâle par sa croix
Posant la pointe dans la terre des bêtes noires,
Elle aussi noire pour l'étoile immense et le combat.
Et fous d'orgueil et de colère
s'affrontent à pas lents deux taureaux massifs et furieux.
.......
Nuit ! toi qui recouvres de noirceur bénie les hauts faits de cet affreux désir jaloux
Dignes du grand soleil et d'une arène emplie de peuple spectateur avec l'horreur qui joue !
O calme nuit du parfum de bruyère
Nuit de la plus lointaine des clarines
Puissé-je arracher ces hauts faits à ton ombre,
à ta douleur dormante et à ta paix,
O calme nuit des vents devenus frais,
Que j'arrache à ta nuit leur renommée éternellement vive
Et par la gloire de l'approche ensanglantée
que resplendisse ton obscurité.
.......
Perfides par les coups de gardes et de casques
Et cherchant les défauts
Trois fois l'homme a pris dans ses bras la femme
Et, ventre à terre, nœuds de haine au lieu d'amour, l'a étouffée
Trois fois la femme nue sous l'appareil de guerre aussi chaud qu'un amour
A rompu par son tranchant les nœuds voraces sans un cri.
Mais ils reprennent l'arme basse
quand ils connaissent que les deux sangs pénétrés se mélangent sur chacun des corps de l'extase !
Et poumons haletants ils reculent, se voient.
.......
Mais l'heure de Clorinde sonne.
Il plonge en le beau sein la lame
et la veste s'emplit d'un torrent chaud qu'elle voit avant de sentir
et qui joue lugubrement avec l'éclat du jour
.......
"Ami, tu as vaincu par un terrible amour
Je te pardonne, et toi, aux forces meurtrières
Pardonne !"
Et alors en tremblant
Il découvrit le front encore inconnu
Et, voyant cet œil de plomb, il la vit et la reconnut
Il la reconnut
Il resta sans voix et sans mouvement
Clorinde, la profonde aimée et poursuivie !
La bien-aimée, Clorinde
Clorinde refusée au désir de son cœur !
L'ange de son enfance
Au travers de la guerre
La fiancée qu'il n'aurait point connue !

Le texte chanté en français

The words they sing

Il testo cantado

Las palabras cantadas


C'estoit du temps que les bêtes parloient, et que les magnétoscopes n'existoient point. L'ORTF diffusa un après-midi du début des années 70 deux représentations filmées : Il Combattimento et Il Ballo dell'ingrate, une mise en scène reconstituant une représentation début XVIIème siècle, avec machineries et nuages peints qui bougent au dessus des têtes. Alerté par Télérama, (ou était-ce encore "La semaine radio Télé"?), j'ai branché mon magnétophone sur la seule prise que j'ai trouvée derrière la télé. D'où le son monophonique (et l'absence d'image). Nikolaus Harnoncourt dirigeait Claudio Desderi en Testo, le récitant, Kurt Equiluz en Tancrède et Cathy Berberian en Clorinde. Oui, Cathy Berberian, la plus grande cantatrice du XXème siècle! On entend les pas et le choc des épées sur les armures.
Desderi, une basse, se tire bien de ce rôle de ténor, quant à Cathy, elle avait toutes les tessitures à sa disposition. (À noter que quand Harnoncourt enregistrera pour Teldec cette œuvre, il le fera avec d'autres artistes, cette version est donc totalement inédite).

Je n'ai pas trouvé beaucoup d'illustrations, les peintres ont surtout représenté ce qui suit le combat amoureux, pas la cigarette, mais le baptême de Clorinde.

Il Combattimento di Tancredi e di Clorinda

samedi 14 mars 2009

Le discours

Un peu plus léger...
Un sketch d'un acteur connu, qui le jouait en cabaret dans les années cinquante.
Photos et détails du bonhomme dès que quelqu'un l'aura identifié (dans les commentaires en bas de page)!
C'est apparemment une tentative de reconstitution du discours du Président à la fin du dîner de têtes que décrit Prévert dans "Paroles", car la phrase finale est la même.

"Le président s'est levé, il a brisé le sommet de sa coquille avec son couteau pour avoir moins chaud, un tout petit peu moins chaud.

Il parle et le silence est tel qu'on entend les mouches voler et qu'on les entend si distinctement voler qu'on n'entend plus du tout le président parler, et c'est bien regrettable parce qu'il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.

"...car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de Dey d'Alger, pas de consul... pas d'affront à venger, pas d'oliviers, pas d'Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grandes chaleurs, c'est la santé des voyageurs, d'ailleurs..."

Mais quand les mouches s'ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d'autrefois, toutes ces statistiques les emplissant d'une profonde tristesse, elles commencent par lâcher une patte du plafond, puis l'autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes... sur les plastrons, mortes comme le dit la chanson.

"La plus noble conquête de l'homme, c'est le cheval, dit le président, et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là."

Le discours

dimanche 1 mars 2009

Tout ce que Schönberg a écrit pour piano seul




Non! Ne partez pas!
C'est de la musique viennoise, après tout: il y a des valses, de la danse, la Suite opus 25, c'est une suite de danses!
Comme celles de Bach ou Rameau, il y a des gigues, des gavottes, un menuet.


Schönberg n'était pas pianiste, ce qui est plutôt rare chez les compositeurs. Il jouait du violon et du violoncelle. Il avait déjà composé deux quatuors à cordes quand il écrivit sa première œuvre pour piano en 1909, les trois pièces opus 11. Il venait de dissoudre la tonalité dans le dernier mouvement de son deuxième quatuor, et naturellement, ces petites pièces sont atonales.
Atonal, sans tonalité pour se repérer à l'écoute -ou à l'écriture!- ne veut pas dire froid ou sans émotion. Voir la peinture qu'il faisait à l'époque, pur style expressionniste. Par contre, pas de tonalité, pas de thème qui revient, c'est moins confortable...
Deux ans plus tard, le 11 février 1911, il écrit cinq des Six petites pièces, opus 19, puis la sixième après la mort du vénéré Gustav Mahler (le 18 mai). Ça file comme un courant de conscience, c'est bref comme du Webern, son élève, tiens.
Les Cinq pièces de l'opus 23 et la Suite, opus 25 ont été composées en même temps, au début des années vingt, quand il cherchait à organiser cette liberté inquiétante. C'est donc dans ces piécettes de une à trois minutes qu'il expérimente le dodécaphonisme. La première œuvre de ce type est la valse qui conclut les 5 pièces. Une valse, et une suite de danses sur le modèle baroque, comment mieux se raccrocher à la tradition tout en développant une méthode révolutionnaire? Écrire un thème avec les douze sons de la gamme chromatique, sans répétition, (donc on reste atonal, plus de tonique, de dominante, toutes égales, etc.), et tout en tirer, en le triturant, en le présentant à l'envers, en miroir, en écrevisse, exactement comme le faisait le père Bach, quoi. Il présentait cela comme une découverte, comme les découvertes scientifiques d'Einstein, non comme une invention. "Une découverte qui va assurer la suprématie de la musique allemande pour les cent ans à venir". Sic.
La Suite est ma préférée, avec son swing viennois. Il faut dire que je l'ai découverte dans l'interprétation géniale du pianiste Carlos Roque Alsina, en concert sur France Musique dans les années 70.
Quant à ses dernières pièces pour piano, les opus 33 a et b, de 1929 et 1931, les analystes y reconnaissent une forme sonate...

L'interprète: Eduard Steuermann.
Un fidèle entre les fidèles, il était le pianiste de la "Société pour les performances publiques" créée par Schönberg pour que ses œuvres et celles de ses élèves aient une chance d'être jouées, a suivi Schönberg fuyant le nazisme aux États Unis, et a créé les opus 23 et 25, et le concerto. Il a enregistré en 1957 la première intégrale de l'œuvre pour piano seul pour CBS. Jamais rééditée. Je viens cependant de découvrir qu'on la trouvait sur le site passionnant de la Fondation Schönberg à Vienne, mais brute, avec bruits parasites et rayures.
Une référence, donc. Quoique... On remarque qu'il joue un peu plus vite dans cet enregistrement fait 5 ans après la mort du Maitre les morceaux qu'il avait enregistrés de son vivant. Quand avait-il raison?

Les pièces en fichiers sans perte, "flac":

Schönberg 3 pièces opus 11 flac
Schönberg 6 pièces opus 19 flac
Schönberg 5 pièces op 23 flac
Schönberg Suite opus 25 flac
Schönberg 2 pièces opus 33 flac

Les fichiers en mp3 de bonne qualité:

Schönberg Tout l'œuvre pour piano mp3