lundi 26 novembre 2012

Pages d'orchestre d'Emmanuel Chabrier par l'orchestre Lamoureux dirigé par Jean Fournet


Pour ce choix de pièces orchestrales d'Emmanuel Chabrier assemblées pour un disque enregistré par l'orchestre Lamoureux en novembre 1952 sous la direction de Jean Fournet, je laisse la parole à un de ses plus fervents admirateurs: Francis Poulenc.


Portrait de Chabrier par son ami Édouard Manet


España

En 1882, Chabrier, réalisant un souhait lointain, passe l'automne en Espagne. 
Ce séjour en Andalousie fut capital puisqu'il est à l'origine de l’œuvre qui assurera sa réputation mondiale: España.
Il m'a toujours plus d'imaginer que ce grand visuel a été sollicité par l'Espagne à travers les tableaux de Manet.
Chabrier, au comble du bonheur, inonde de lettres « époustouflantes »" ses amis parisiens. De Saint Sébastien il écrit à ses éditeurs Enoch et Costallat.
 « Les femmes sont jolies, les hommes bien faits et, sur la plage, les señoras, qui ont une belle gorge, oublient souvent d'agrafer leur costume ; j'emporterai désormais des boutons et du fil. Rendre service c'est ma passion. »
De Séville :
« Eh! bien mes enfants, nous en voyons des derrières andalous se tortiller comme des serpents en liesse ››.
De Grenade : (à Edouard Moullé)
« Je n'ai pas vu une femme vraiment laide depuis que je suis en Andalousie : je ne parle pas des pieds, ils sont si petits que je ne les ai jamais vus, les mains sont mignonnes et soignées et le bras d'un contour exquis : je ne te parle pas de ce qu'elles montrent, mais tout cela elles le montrent bien; ajoute à cela les arabesques, accroche-cœur et autres ingéniosités de la chevelure, l'éventail de rigueur, la fleur dans le chignon, le peigne sur le côté, bien en dehors, le châle roulé à fleurs de crêpe de Chine et à longues franges, noué autour de la taille, le bras nu et l'œil bordé de cils qu'elles pourraient friser tant ils sont grands, la peau d'un blanc mat ou de couleur orange, selon la race, tout en riant, gesticulant, dansant, buvant et se fichant pas mal de Montceau-les-Mines. » (Tristement célèbre, à l'époque, par une catastrophe minière.)
Chabrier, lui, ne s'est jamais « foutu » de Montmartre et c'est son côté Piazza Clichy (Satie dixit) qui rend España inintelligible pour les Espagnols. Plusieurs fois Arbos a essayé de jouer España à Madrid, mais sans succès. Si la Rhapsodie espagnole et Ibéria sont appréciés de l'autre côté des Pyrénées c'est que Ravel et Debussy suggérèrent une atmosphère, tandis que pour les Espagnols España n'est qu'une mauvaise transposition de leur zarzuelas. Diaghilev disait de la Valse de Ravel que « ce n'était pas un ballet, mais le portrait d'un ballet ». De même España est un portrait de la musique espagnole par un rapin de génie. Albeniz détestait cette œuvre et Falla, pourtant plus francisé, ne l'aimait guère.
Il faut bien reconnaître que les résilles d'España sortent directement d'un grand magasin parisien. A mon sens, c'est cela même qui donne sa véritable saveur à cette géniale espagnolade.
Chabrier, d'ailleurs, dans le programme avait bien stipulé que «  les deux essences musicales du Sud et du Nord sont mêlées et superposées  », et avec un laconisme ravelien il avait aussi coutume de dire : «  c'est un morceau en fa, rien de plus  ».
Après avoir quitté le Ministère, Chabrier était devenu, depuis 1881, une sorte de secrétaire chef de chœur des nouveaux concerts dirigés par Charles Lamoureux.
Celui-ci, à qui España est dédié, aida toute sa vie à la diffusion de la musique de Chabrier.
Le dimanche 4 novembre 1883, il dirigea España pour la première fois. Le succès immédiat et délirant l'obligea à bisser l’œuvre qu'il redonna le dimanche suivant, 11 novembre, et les 20 et 27 février 1884.
Du jour au lendemain Chabrier était célèbre et sa rhapsodie connut la même popularité que, de nos jours, le Boléro de Ravel. Le garçon pâtissier aussi bien que l'arpète fredonnait España dans la rue ou sur l'impériale de l'omnibus.
Tous les musiciens, même les plus guindés, ne purent résister au flot de soleil qui, tout à coup, trouait le ciel, souvent morose, des concerts dominicaux.
De plus, l'orchestration créait un climat absolument nouveau. Il n'est pas jusqu'à Stravinsky qui, longtemps après, s'est souvenu des fameux trombones d'España.
Immédiatement transcrit à 8 mains par Chevillard, à 4 mains par Messager, Waldteufel en fit une suite de valses à l'usage des brasseries.


Suite pittoresque


Somme toute, Chabrier a pris son élan, grâce à Wagner, mais est toujours resté fidèle son idéal ensoleillé, même dans Gwendoline.
La meilleure preuve c'est que, deux ans après ce voyage à Munich, il compose ses dix Pièces pittoresques pour piano (1881), qui tournent délibérément le dos au maître de Bayreuth. je n'hésite pas à déclarer que les Pièces pittoresques sont aussi importantes pour la musique française que les Préludes de Debussy.
En effet, ni Saint-Saëns à cette époque, ni Fauré n'ont été aussi loin dans la recherche sonore.
Il n'y a pas une de ces dix pièces qui ne porte le sceau de l'originalité la plus totale. On les joue, hélas, trop rarement; peut-être parce qu'on ne sait pas très bien comment les jouer.
Parmi les vrais interprètes de Chabrier, je citerai Edouard Risler, Ricardo Viñes, Robert Casadesus et Marcelle Meyer.
Il ne s'agit pas ici de vaincre des difficultés techniques, bien qu'il y en ait de nombreuses, mais de trouver le véritable style de cette musique, admirablement charpentée, sous son allure bon enfant. Un mélange de rigueur et de laisser-aller lui donnera le vrai ton. Chabrier a d'ailleurs noté, soigneusement, tout ce qu'il voulait et tous ses mouvements métronomiques sont exacts.

Ceux d’Improvisation et du Scherzo valse manquant, je me permettrai de les suggérer d'après la tradition de Viñes.
Enfin, détail capital, tous les rubati étant indiqués par l'auteur, il faut jouer tout droit, le reste du temps, cette musique dépourvue de mièvrerie et d'affectation.
A l'époque où ces pièces furent écrites, une certaine musique, dite de genre, faisait fureur, soit dans le style facile comme Chaminade ou alors dans des pièces d'une difficulté transcendante comme les études de concert d'Alkan que se plaisaient à jouer Diémer et Planté.
Chabrier, contrairement à d'Indy qui se sentait attiré par la forme sonate, trouva, tout naturellement son climat dans ce genre libre qu'il transcendit.
« Paysage » ouvre le recueil, pas un paysage romantique mais un paysage joyeux où il fait bon vivre. On joue généralement cette pièce trop lentement car l'indication allegro non troppo (la noire = 132) qui est exacte, semble contredite par le mot calme. Il faut jouer cette pièce avec allégresse et tendresse.
« Mélancolie » est le type même de l'écriture de Chabrier, celle à laquelle s'est référé Ravel lorsqu'il composa son « A la manière de Chabrier »  Oserai-je conseiller de ne pas toujours jouer ces deux pages exquises, strictement les mains ensemble. D’aucuns bondiront en lisant ceci et mon « Chabrier » risque d’être brûlé dans la cour du Conservatoire, mais tant pis, je prends mes responsabilités ! Jadis les plus grands pianistes : Planté, Paderewski, Sauer, etc., ne jouaient pas toujours les mains ensemble. Ce moyen d’expression ne me semble pas, après tout, moins licite que les ports de voix ou les sons poitrinés employés par les chanteurs. Comme Christian Bérard et Balanchine s'étaient bien pénétrés de l’esprit de Chabrier lorsque dans leur ballet Cotillon ils firent du Tourbillon une sorte de galop de salon, très 1880. Il faut jouer cette pièce implacablement.
Que de fois Ravel m’a parlé de Sous Bois avec extase. C'était pour lui un des sommets de l’œuvre de Chabrier. Évidemment l’extrême raffinement de l'harmonie, sur ce balancement immuable de doubles croches, avait de quoi séduire l’auteur des « Oiseaux tristes ». Jouer Sous bois très uniformément.
Pour la Mauresque, numéro 5 du recueil, l'admiration de Ravel a pris une forme plus concrète puisque la forlane du tombeau de Couperin nous apporte un écho discret de la partie médiane de cette pièce, qu’on doit jouer très strictement.
Lorsque j’ai entendu Idylle, pour la première fois, en février 1914, j’en ai perdu la tête. J’avais alors sur mon piano Petrouchka, le Sacre, les six petites pièces de Schöenberg : mais grand nigaud (beaucoup de gens, à cet égard, le sont encore à l’heure actuelle), je croyais que Chabrier, que j’aimais déjà cependant, était un musicien mineur. 



Entré un jour par hasard dans un auditorium de la Maison Pathé, situé en face du Crédit Lyonnais, boulevard des Italiens, par simple admiration pour Risler, j’introduisis un jeton dans l’écouteur automatique et fis le numéro d’Idylle. Encore aujourd’hui je tremble d’émotion en songeant au miracle qui se produisit : un univers harmonique s’ouvrit soudain devant moi et ma musique n’a jamais oublié ce premier baiser d’amour. Une seule œuvre peut souvent servir de source ; sans l’« Ouverture de Tannhäuser » de Cézanne, la peinture de Matisse ne serait pas ce qu’elle est. 


L’interprétation d’Idylle est délicate. Surtout n’allons pas chercher midi à quatorze heures, et, partant du mouvement de métronome, exact, filons tout droit sans le moindre rubato. Danse Villageoise doit se jouer rondement. Surtout ne pas ralentir la partie médiane, ce qui affadirait l'ensemble. Rarement Chabrier a été aussi romantique que dans Improvisation qu’on doit jouer dans un mouvement très modéré (la noire pointée = environ 60) comme le Rêve d’Amour de Liszt. 
Arrêtons-nous maintenant sur le Menuet pompeux qui est l’œuvre clef de bien des pages de Ravel et Debussy. 
Ravel l’a orchestré, en 1937, et s’en est inspiré, si directement dans sa première œuvre Menuet antique pour piano (1895), orchestrée également, que dans les deux versions, on dirait le reflet de Chabrier dans un miroir. 
Pour ce qui est de Debussy, j’ai souvent joué ces deux mesures du Menuet pompeux à des mélomanes qui méprisaient Chabrier, en leur demandant de qui c’était : « Parbleu ! c’est du Debussy » s’écriaient-ils. Oui, mais du Debussy avant la lettre car les Arabesques datent de 1898.

On joue si souvent Scherzo valse trop vite que je crois bon d'indiquer le vrai mouvement, soit celui de Viñès: (la croche pointée = 192). C'est ce tempo, pas trop hâtif  qui donne à ces pages célèbres leur bondissement. Le trio où la noire égale, environ la noire pointée précédente doit être jouée rustique et un peu plus lourdement.
C'est mademoiselle Poitevin qui donna la première audition des Pièces pittoresques à la Société Nationale, le 9 août 1881. (...)
Encore aujourd'hui il se trouve des esprits chagrins pour contester l’apport harmonique des Pièces pittoresques. Je n'ai jamais pensé qu'on pouvait expliquer la nouveauté, un crayon à la main, surtout lorsqu'il s'agit d'un artiste échappant à tous les systèmes. Dire qu'une musique innove, grâce à l'emploi de certains intervalles audacieusement juxtaposés, c'est trop peu et trop vague en ce qui concerne Chabrier.
Chez lui l’intérêt réside dans le choix imprévu d'agrégations sonores et bien plus encore dans l'esprit que dans la lettre.
Comme l'a dit très joliment Léon-Paul Fargue: « En Art, il faut y croire avant d'aller y voir ». C'est exactement le cas pour notre musicien. Le fait qu'il ait guidé Debussy, Ravel et, longtemps après, les musiciens de ma génération, prouve combien ses découvertes étaient fécondes.

N.B. La version du disque est bien évidemment l'orchestration par Chabrier d'une partie des Pièces pittoresques. Idylle, Danse villageoise, Sous-bois et Scherzo-valse. 

Fête polonaise

(Extraite de l'opérette "Le Roi malgré lui")
(..) On pourrait citer encore maints numéros ravissants comme la chanson tzigane, le Nocturne à deux voix du 3ème acte, mais évidemment le clou de l’œuvre c'est cette magistrale Fête polonaise, qui, même dans sa version de concert sans chœur, nous enivre par son rythme, son éclat instrumental et ses vagues de tendresse qui déferlent tout au long du morceau.


(La version donnée ici est avec les chœurs!)

Ouverture de Gwendoline


(...) Eh bien, en dépit de tout ce fatras (Poulenc parle ici du livret), Gwendoline demeure un chef d’œuvre que pourraient très facilement ressusciter une éclatante distribution et une mise en scène modernes.
Que de choses à citer dans cette étonnante partition! D'abord l'ouverture au lyrisme fiévreux, avec son grand élan des violoncelles.

Joyeuse marche

Le 4 novembre 1888, il revient à Angers avec de l'inédit : Marche Française, Habanera et Suite pastorale.
Si la Habanera et la Suite pastorale n'étaient que des pièces pour piano orchestrées, Marche française était, bien qu'issue d'un rondo inédit à quatre mains, un morceau d’orchestre original et quelle éblouissante page d'orchestre !


Le titre de Marche française étant déjà déposé à la Société des auteurs, c'est sous celui de Joyeuse marche que Lamoureux la créa à Paris, le 16 février 1890. Un ravissant dessin de Chéret sert de couverture à l'édition de ce morceau, Une joyeuse foule de Mi-Carême descend de la butte Montmartre, tambour de basque au poing, et c'est exactement ce que suggère la musique. Jamais, peut-être, Chabrier n'a été aussi loin dans l'invention orchestrale.



En mp3

Je m'aperçois que Naxos le propose pour une somme modique en téléchargement... Celui ci-dessus est le transfert d'un vinyle Philips. Pas la même chose! J'imagine que Naxos a eu accès aux matrices...
Enfin, j'imagine peut-être...

Les Pièces pittoresques, au piano, se trouvent chez mon collègue de Quartier des Archives, ici.



3 commentaires:

  1. quelle joie de vous retrouver en cette fin d'année; de plus pour un programme aussi alléchant (Chabrier demeure sous-estimé) et dirigé par un tel spécialiste de ce répertoire. MERCI.

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  2. Beecham, Plasson, de Almeida: eat your heart out!
    Fournet is simply the best!

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  3. La Joyeuse marche : voilà peut-être l’antidote tout indiquée (ou le vert cordial) contre mes 'pensées' bérésinesques (même si certains arguent que la déroute fut une victoire de la défaite). J'ai écouté un beau concert diffusé par la radio autrichienne en songeant (dans Tapiola de Sibelius) à l'inexorable et lancinante avancée des grognards dans l'hiver russe -c'est déjà très froid pour moi la Méditerranée (lien au concert http://oe1.orf.at/programm/321286 en écoute libre jusqu'à mercredi matin). Quand je pense que Beethoven a dédié sa Neuvième au roi de Prusse... Bon j'arrête de polluer votre blog de mes hautes considérations de gros dindon et vous re-remercie.

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